L’une des contributions majeures des sciences sociales à notre compréhension du comportement humain concerne le fait que la violence s’apprend. Loin d’être le produit d’un instinct inné, nous savons aujourd’hui qu’une attitude agressive et dominatrice s’acquiert progressivement à travers différents modèles sociaux1. Nous savons que les violences culturelle, structurelle et interpersonnelle se renforcent mutuellement2, et que s’habituer à l’une nous rend plus susceptible d’en exercer d’autres – comme lorsque l’ouverture d’un abattoir aux abords d’une ville entraîne une hausse locale des violences conjugales3.
Dans Caliban et la Sorcière, Silvia Federici raconte comment des missionnaires jésuites français cherchèrent à dicter aux Montagnais-Naskapi, peuple autochtone du Canada du milieu du XVIIe siècle, comment se comporter :
« [Les Français] étaient scandalisés par leur “absence de morale” ; ils constatèrent que les Naskapi n’avaient aucune conception (…) de l’autorité, de la supériorité masculine, et qu’ils refusaient même de punir leurs enfants. » (…) Un missionnaire rapporte dans son journal un échange avec un homme naskapi : « Je lui dis qu’il n’était pas honorable pour une femme d’aimer quelqu’un d’autre que son mari, et que, ce mal existant parmi eux, il ne pouvait être certain que le fils présent fût bien le sien. Il me répondit : “Tu n’as pas de bon sens. Vous autres Français n’aimez que vos propres enfants ; nous, nous aimons tous les enfants de notre tribu.” Je me mis à rire en le voyant philosopher à la manière des chevaux et des mules. »4
Les Jésuites finirent par persuader les Naskapi de fouetter leurs enfants en conditionnant leurs accords commerciaux à l’adoption de telles pratiques. Nous savons, autrement dit, que la violence s’enseigne et se renforce continuellement, loin d’être l’expression spontanée de notre état de nature.
En revanche, nous en savons bien moins sur la façon dont on apprend à prendre soin. On le suppose, en partie, comme étant l’inverse de l’apprentissage de la violence – mais la symétrie a ses limites. Ce n’est que récemment que l’on a commencé à étudier le soin comme une pratique, dotée de principes, qui peut être bien ou mal exercée et donc transmise. Les traditions philosophiques occidentales ont longuement interrogé la nature de l’être et nos obligations morales envers autrui ; pourtant, leurs penseurs ont rarement relié ces questions à la réalité quotidienne de celles et ceux qui prenaient soin d’eux, ni à la manière — souvent, sans surprise, défaillante — dont ils le leur rendaient. Le travail domestique et le soin aux plus vulnérables relevaient du domaine du banal, du pratique, indignes de réflexion philosophique. Ils allaient de soi.
L’idée même que prendre soin s’apprend est relativement récente. L’attention aux autres, la capacité à soutenir, rassurer, consoler ont longtemps été considérées comme des qualités inhérentes au fait de naître femme. Pourtant, de façon contradictoire, on les pensait aussi fragiles, susceptibles de disparaître face à d’autres savoirs. L’ouverture progressive des examens universitaires aux femmes dans l’Angleterre des années 1870 donna lieu à des débats passionnés entre les partisans de « l’assimilation éducative » et ceux du « pluralisme éducatif », qui préféraient garder les écoles et programmes des garçons distincts de ceux des filles. Leur argument central était qu’offrir aux filles une « éducation de garçons », avec des matières comme la physique ou l’histoire, entraînerait la perte de leur « sensualité naturelle » et aboutirait à « la création d’une nouvelle race d’étudiantes chétives, sédentaires et dénuées de féminité ». Cela « détruirait la grâce et le charme de la vie sociale [et] disqualifierait les femmes de leur véritable vocation : nourrir la génération à venir et gouverner des foyers bien ordonnés, sains et heureux »5. Un médecin alla même jusqu’à affirmer qu’après une période d’études supérieures, des « jeunes filles à la poitrine plate » seraient « incapables d’allaiter leurs nourrissons ».6
Cette marginalisation et ces croyances erronées expliquent que, contrairement à la violence, nous n’ayons pas de modèles mentaux solides de ce que pourraient être un « care structurel » ou un « care culturel », ni de la manière dont ils se répercutent dans les relations interpersonnelles. En conséquence, l’organisation sociale du soin ne repose pas, en réalité, sur une compréhension approfondie de son fonctionnement. La réforme française du congé paternité de 2015 en est un bon exemple : elle n’a pas entraîné de hausse significative du recours au congé des nouveaux pères, parce qu’elle ne tenait pas compte du fait que la capacité à prendre soin d’un enfant se développe dès sa naissance.
Apprendre à prendre soin — de notre monde et des autres — n’est pas principalement une question d’information. On ne l’apprend pas comme on apprendrait la date d’une bataille célèbre. On le voit, incarné, autour de soi. À la maison, où l’on apprend qui accomplit quels gestes de soin, s’ils sont reconnus et valorisés ; si le soin est une force expansive qui se déploie vers tous, ou une ressource rare et conditionnelle. À l’école, où l’on intériorise des cultures autoritaires centrées sur la punition et la hiérarchie, ou au contraire des environnements où la relation saine aux autres et à la nature est intentionnellement intégrée aux programmes.
Aucun de ces lieux d’apprentissage ne fonctionne isolément. Les récits culturels, les représentations artistiques, les évolutions du langage, nos liens forts ou moins forts avec les personnes qui traversent nos vies — tout cela façonne notre perception de l’importance du soin et de qui doit en assumer la responsabilité. Un enfant peut apprendre la communication non violente dans son école Montessori et pourtant voir, chaque jour, la domination se rejouer à la maison. Des adolescents peuvent suivre des cours de sensibilisation à la misogynie, mais ceux-ci auront peu d’effet s’ils reçoivent en permanence des messages extérieurs qui dépeignent les femmes comme moindres.
C’est pourquoi les systèmes de soin sont le cœur de notre travail au Fifth Wave Institute: ce sont les structures englobantes qui soutiennent ou entravent notre apprentissage du soin. Ils peuvent faire en sorte que la vulnérabilité reste un fait étrange, la dépendance une honte, le respect un signe de faiblesse et la hiérarchie une chose naturelle — mais ils peuvent aussi en faire tout autre chose. Ils peuvent être conçus pour faire de l’interdépendance une composante élémentaire de notre tissu social, afin que le soin circule avec beaucoup moins d’obstacles.
Cela pourrait signifier que chaque centre-ville dispose d’un lieu où chacun puisse venir avec les personnes dont il ou elle s’occupe, afin qu’un homme qui prend soin à temps plein de son épouse atteinte d’Alzheimer puisse par exemple bénéficier de quelques heures de repos et d’une conversation chaleureuse. Cela pourrait rendre possible la prise d’une journée de ‘congé soin’ pour soutenir sa fille qui vient d’accoucher ; rendre l’alloparentalité si ordinaire que les cours prénataux deviennent presque superflus ; ou faire en sorte que mourir chez soi, entouré de ses proches, soit une façon habituelle de finir sa vie. Dès lors que nous cessons de considérer nos systèmes actuels comme le seul horizon possible, un champ immense d’alternatives s’ouvre à nous.
Ces systèmes sont coûteux et difficiles à bâtir ; ils exigent ténacité et imagination. Rita Thapa, que j’ai interviewée en novembre, a dû surmonter le scepticisme de nombreux bailleurs internationaux pour transformer le système de soins primaires au Népal et placer les mères en son cœur. Le Cambodian Children’s Trust, dont Bethany Hansel a analysé le modèle pionnier de “Ruches villageoises”, doit s’attaquer aux effets d’une corruption généralisée pour espérer en faire un modèle national. Dans un article à paraître, Bethany explore les défis rencontrés par la Nouvelle-Zélande pour déployer à l’échelle nationale une « pédagogie du care » ancrée dans des principes Māori. Dans un autre, Genevieve Schweitzer examine le tournant relationnel de l’éducation sexuelle en France, qui a suscité — et suscite encore — une vive opposition de la part de groupes conservateurs et religieux.
Malgré ces obstacles, ces systèmes existent, et de nouveaux sont en train d’émerger. Le “paradoxe institutionnel du care”, qui semble rendre incompatibles des structures publiques rigides ou des entreprises à but lucratif avec un soin de qualité, peut être dépassé. Notre mission, au cours des prochaines décennies, sera d’aider à concevoir des institutions pensées pour le soin — qui le soutiennent de manière si évidente, si centrale, qu’apprendre à prendre soin fasse naturellement partie de chacune de nos vies.
Autres actualités
La semaine dernière, The Fifth Wave Institute et la Fondation Themis ont lancé une consultation nationale des mairies françaises sur la santé des femmes. En partenariat avec le maire d’Orgeval, Hervé Charnallet, nous avons conçu un questionnaire adressé aux 35 000 mairies de France sur leurs politiques en matière de santé des femmes, de périnatalité, de soutien aux enfants et aux parents, d’espaces intergénérationnels et d’urbanisme du ‘care’. Les données recueillies serviront de base à un rapport de synthèse sur l’état des lieux et à un guide d’action, qui constitueront eux-mêmes le point de départ d’un groupe de travail de maires en partenariat avec l’Association des maires de France.
Nous avons également récemment rejoint la MenEngage Alliance, la plus grande coalition mondiale d’organisations œuvrant à l’engagement des hommes et des garçons en faveur de la justice de genre ; et la Global Alliance for Care, une communauté d’organisations de la société civile, de gouvernements, de syndicats, d’institutions philanthropiques et académiques mobilisée pour faire advenir la société du care. Créée en 2021 par le gouvernement du Mexique et ONU Femmes, la GAC vise à renforcer et structurer nos efforts collectifs pour reconnaître le soin « comme un besoin, comme un travail et comme un droit ».
L’existence même d’une telle alliance, ainsi que l’impressionnante diversité de ses membres — tant sur le plan géographique qu’institutionnel — montrent que les choses avancent. Les pays d’Amérique Latine en particulier sont à l’avant-garde de la transformation de nos économies et de nos structures sociales, faisant de ce que beaucoup considèrent encore comme une utopie féministe une réalité concrète. The Fifth Wave Institute est la première organisation basée en France à rejoindre cette alliance, et je suis profondément reconnaissante de pouvoir contribuer à ce qui sera, j’en suis convaincue, un mouvement déterminant pour le siècle à venir.
Jeongsuk Kim, Bora Lee, Naomi B. Farber, ‘Where do they learn violence? The roles of three forms of violent socialization in childhood.’ Children and Youth Services Review, Volume 107, 2019, 104494, ISSN 0190-7409, https://doi.org/10.1016/j.childyouth.2019.104494.
Galtung, J. (1990). Cultural Violence. Journal of Peace Research, 27(3), 291-305. https://doi.org/10.1177/0022343390027003005.
Fitzgerald, A. J., Kalof, L., & Dietz, T. (2009). ‘Slaughterhouses and Increased Crime Rates: An Empirical Analysis of the Spillover From “The Jungle” Into the Surrounding Community’. Organization & Environment, 22(2), 158-184. https://doi.org/10.1177/1086026609338164.
Passages issus de Leacock, Eleanor Burke (1981). Myths of Male Dominance: Collected Articles on Women Cross-Culturally, cités dans Federici, Silvia (2004). Caliban and the Witch: Women, the Body, and Primitive Accumulation. Autonomedia.
J. Fitch, ‘Women and the Universities’, Contemporary Review, August 1890, p.252. Cité dans Ann Oakley and Juliet Mitchell (eds.), The Rights and Wrongs of Women, Penguin Books, 1976.





