“En prison, partout l’intime devient extime”
Entretien avec Claire Favre, psychologue clinicienne en milieu carcéral
Claire Favre est psychologue clinicienne au sein de l’unité sanitaire du Centre Pénitentiaire de Varennes le Grand, en Bourgogne, et chercheur associée au laboratoire Psy-DREPI de l’Université Bourgogne Europe. Elle est également formatrice en prise en charge des violences conjugales pour l’association de soutien aux victimes Solidarité Femmes 21.
Dans un article paru en septembre 2025 dans la revue Soins, en partenariat avec la Chaire de Philosophie à l’Hôpital, elle s’interroge sur l’intrusion grandissante du judiciaire dans la relation de soin en milieu carcéral, et ses conséquences sur la dimension éthique de sa pratique.
Cet entretien pour The Fifth Wave Institute explore une question centrale, autant pour le système carcéral que pour bien d’autres institutions: que signifie ‘prendre soin’ dans un contexte marqué par la violence?
Qu’est-ce qui vous a menée vers la psychologie en milieu carcéral?
Un cours sur le totalitarisme, au collège; et notamment la lecture de ‘La mort est mon métier’ de Robert Merle. Le roman raconte l’histoire d’un officier allemand qui a pour mission de trouver la solution la plus rapide pour exterminer les juifs – la solution finale. Il se sent coincé face à un choix impossible: c’est le cadre classique de la soumission à l’autorité de Milgram.
J’ai découvert que des gens pouvaient faire des choses atroces sans pour autant être eux-mêmes nécessairement atroces. Qu’on pouvait dissocier une personne des actes qu’elle commet. Un peu plus tard, j’ai creusé le sujet à travers le procès d’Eichmann et le travail d’Hannah Arendt. Je voulais comprendre pourquoi des gens agissent ainsi; la prison était un horizon naturel.
Au début de mes années en fac de psychologie, j’ai pu m’investir au sein du Génépi [Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées, association dissoute en 2021, NDLR], une association étudiante qui donnait des cours en prison, dont Robert Badinter a été un peu le père. Son nom est celui d’une plante qui pousse là où personne ne va.
Sa mission centrale était de donner accès aux détenus à l’enseignement – il faut savoir que le niveau scolaire moyen en prison est le CM2. J’enseignais le français et l’espagnol. Mais les détenus découvraient aussi que bénévolement, des jeunes pouvaient s’intéresser à eux, avoir envie d’échanger avec eux. La prison, si on n’en parle pas, ça n’existe pas. Les gens ne réfléchissent pas forcément à ce qu’il y a derrière ses murs.
La deuxième mission de l’association était de sensibiliser le public aux conditions d’incarcération – c’était le côté un peu militant. J’ai découvert plusieurs types de prisons grâce au Génépi, et j’ai ensuite fait des stages en maison d’arrêt (pour les personnes prévenues et les courtes peines) et en centre pénitentiaire (qui comporte une maison d’arrêt et un centre de détention pour les peines plus longues et les personnes jugées).
La réalité de la prison était-elle conforme à vos attentes?
On nous a beaucoup mis en garde sur le plan sécuritaire: au Génépi, on nous disait régulièrement de faire attention aux détenus, que ça serait dangereux, surtout en tant que jeunes étudiants. On nous a mis la pression sur notre posture avec les détenus.
Mais dans mon expérience, le lieu est tellement sécurisé – en consultation, il y a une pédale d’urgence au sol ou une alarme coup de poing, des surveillants qui passent devant des portes vitrées – qu’on est finalement dégagés de la responsabilité de se sécuriser nous-mêmes. On peut être vraiment disponible pour la personne.
Je me suis d’ailleurs trouvée beaucoup moins en insécurité à travailler en prison que par exemple dans un CMP [centre médico-psychologique], un vendredi soir, plus ou moins seule dans les locaux, à devoir accueillir quelqu’un d’alcoolisé ou de difficile. De la même manière, pour certains collègues qui travaillent aux urgences, l’insécurité est bien plus présente qu’en prison.
Vous vous êtes ensuite orientée vers la recherche en complément de votre pratique. Pourquoi?
En tant que jeune diplômée, je n’arrivais pas à trouver un sens à certains passages à l’acte particuliers. Les théories expliquent qu’il n’y a pas un mais des passages à l’acte – mais j’avais besoin de pousser la réflexion, de comprendre, en basculant dans la recherche.
Au cours de mes études, j’avais lu ‘le’ livre sur les passages à l’acte, de Claude Balier, un des premiers psychanalystes à faire rentrer le soin psychique et notamment l’orientation psychanalytique dans les prisons dans les années 80.
Je l’avais contacté parce que je souhaitais qu’il me prenne en stage. Il était à la retraite, mais on a créé un lien, et il a été mon superviseur informel pendant longtemps. J’allais chez lui environ une fois tous les deux mois, on échangeait autour des patients. C’est lui qui m’a poussée à faire ma thèse sur les émotions et les agirs violents. Ça a été une très belle rencontre.
Ensuite, je me suis mise à enseigner en parallèle, donc j’ai aujourd’hui une double casquette. Ça fait du bien de sortir un peu de la prison.
Dans votre article ‘Les soins psychiques en milieu carcéral : de l’importance d’une réflexion éthique’, vous examinez une certaine ‘infiltration’ de l’institution judiciaire dans le parcours de soins1.
Vous citez notamment un entretien de Michel Foucault avec Pierre Werner, “où il évoque la place centrale de la pratique médicale dans les mécanismes de répression sociale : “Comme si punir un crime n’avait plus guère de sens, on assimile le criminel à un malade, et la condamnation veut passer pour une prescription thérapeutique.””2
Comment cette infiltration altère-t-elle la rencontre entre soignant et patient, essentielle à une vraie relation de soin?
Pour prendre un exemple récent, un monsieur m’a annoncé au début d’une séance, “La juge d’instruction a dit que je n’irais pas au procès tant que je n’aurai pas mis de sens sur mes passages à l’acte”. Donc il ne vient pas en consultation pour comprendre en profondeur les causes de son mal-être ou de ses actions. Il vient avec une commande, pour cocher une case.
Les détenus ont du mal à imaginer que nos séances puissent être uniquement faites pour eux, pour soulager leur souffrance à eux, plutôt qu’un instrument de plus de l’institution carcérale. C’est très difficile en tant que soignant de se dégager de ça, une fois que la mécanique est enclenchée. Et d’un autre côté, on peut entendre qu’il veuille que son procès ait lieu, qu’il veuille avancer dans son incarcération.
Beaucoup de patients nous demandent aussi si on va faire un rapport pour le juge, parce qu’ils pensent que ça peut leur être bénéfique. Mais ça peut tout autant leur porter préjudice. Il y a confusion entre soin et expertise: on est perpétuellement obligés de reposer le cadre.
On reprécise régulièrement en entretien qu’on n’a rien à voir avec les experts psychiatres, qu’on ne fait pas de compte rendu, qu’on ne transmet pas d’informations, que le secret professionnel est préservé. On rappelle qu’ici, on est sous la responsabilité du ministère de la santé, pas du ministère de la justice, ce qui est le cas du reste des locaux.
Et quelques mois plus tard, il faut le re-préciser, parce qu’entre-temps les gens reçoivent des injonctions contradictoires. D’autres intervenants leur disent, ‘je vais parler à votre psychologue’, ou leur demandent de travailler un sujet en particulier, plutôt que de les laisser venir à moi de manière autonome.
Ma mission est une mission de santé publique, qui a pour but de soulager la souffrance. La personne travaille ce qu’elle souhaite travailler. Souvent c’est autour du passage à l’acte, mais ça peut être sur des enjeux relationnels et familiaux à l’extérieur, ou sur l’incarcération elle-même – vivre dans 9 mètres carrés avec un codétenu avec lequel on n’a pas choisi de vivre, oui, ça peut donner envie de devenir fou.
On essaie d’accéder à l’authentique dans la rencontre avec les détenus. Et ça, c’est très difficile quand la personne agit en fonction d’une injonction externe, institutionnelle. C’est envisageable seulement après leur avoir longuement expliqué que ce qu’ils diront ne sortira pas de notre échange.
Il faut enfin préciser que l’infiltration peut se faire dans les deux sens: le monde du soin peut aussi, par facilité, infiltrer le judiciaire. On peut se mettre à vouloir savoir beaucoup de choses sur un patient, avoir accès à des informations qui ne nous sont pas destinées. Garder sa posture requiert une vraie rigueur éthique.
Quel risque comprend selon vous le fait d’appréhender le soin en milieu carcéral à partir de catégorisations selon l’acte?
La catégorisation enferme. Avant même de rencontrer une personne, on s’en est déjà fait une idée de manière raccourcie.
Évidemment, c’est humain. On a besoin de catégoriser pour comprendre, pour adapter la prise en charge, pour se rassurer. Mais le risque, c’est de confondre catégories pénales et psychiatriques – alors qu’à l’intérieur de la catégorie “auteurs de violences sexuelles”, il y a beaucoup de fonctionnements psychiques différents. Pareil au sein des catégories “auteurs de violences conjugales”, ou “consommateur de drogues”.
Un même passage à l’acte peut révéler un fonctionnement très différent: pour l’un une réactivation de trauma, pour l’autre un fonctionnement psychopathique. Ce n’est pas la même prise en charge.
De la même façon, comme le montre le psychanalyste Christophe Dejours, il y a des crimes sexuels qui parlent de la violence plus que de la sexualité, et des crimes violents qui sont très érotisés. Ça, la catégorie pénale peut ne pas le voir.
Le risque, donc, c’est d’avoir une approche, ‘dis moi ce que tu as fait, je te dirai qui tu es.’ Un jour, j’ai reçu un monsieur assez âgé; avec l’allongement des délais de prescription par rapport aux violences sexuelles, on avait beaucoup d’hommes âgés qui arrivaient en prison en lien avec ça. J’avoue que, dans ma tête, je me suis dit qu’il était sûrement auteur.
Et en fait, absolument pas, il avait dealé de la drogue, à plus de 80 ans. Je n’étais pas la seule – tout le monde a cru qu’il était auteur de violences sexuelles. Et ce n’est pas du tout bien vu en prison: les autres détenus les appellent les ‘pointeurs’, ne les supportent pas, les maltraitent. Le monsieur avait dû demander à porter sa fiche pénale sur lui pour pouvoir la montrer, pour qu’ils arrêtent de l’embêter, pour être considéré plutôt comme ‘papy dealer’.
Pour éviter ces travers, avec mes collègues, nous proposons des groupes thérapeutiques qui tiennent compte de fonctionnements psychiques, de symptômes plutôt de de catégories pénales – par exemple l’alexithymie, l’incapacité à exprimer ses émotions.
C’est intéressant de voir à quel point ces catégories non seulement enferment les gens, mais imprègnent la sociabilité au sein même de la prison.
Oui, il y a toute une hiérarchie. En caricaturant un peu, tout en haut se trouvent les braqueurs sans sang sur les mains, puis les dealeurs non consommateurs, ensuite toute la catégorie des gens du voyage, et cetera. Dans certaines prisons, ils font presque des étages complets en fonction de ces catégories; d’autres sont fléchées spécifiquement ‘auteurs de violences sexuelles’.
Donc les détenus ne rencontrent pas une personne, ils rencontrent un acte. C’est pour ça que je demande rarement à mes patients ce qu’ils ont fait. Parfois, ça arrive sur la table au bout de deux ou trois entretiens, si la personne a envie d’en parler; mais ce n’est pas ma mission. Beaucoup l’annoncent d’emblée, très facilement, parce qu’ils ont l’habitude qu’on leur demande; dans ces cas-là, je dis souvent, ‘ça, on en parlera plus tard, je voudrais d’abord savoir qui vous êtes.’
En prison, il y a tellement peu de frontières, partout l’intime devient extime. Mon rôle est de les aider à remettre des frontières. De leur faire comprendre qu’on peut se rencontrer sans forcément se suspendre au cadre pénal.
Cette ‘extimité’ forcée renvoie à la notion, que vous abordez dans l’article, d’un système carcéral qui “englue parfois les patients dans un fonctionnement hétéronome3, ne leur donnant pas la possibilité d’accéder à l’autonomie physique et psychique”.
Le fait que vous aidiez ces personnes à ‘remettre des frontières’ peut paraître contre-intuitif à certains – ça requiert de questionner son réflexe punitif ancré qui voudrait enlever à un détenu tout droit à prétendre à l’autonomie, surtout si c’est un auteur de violences sexuelles, par exemple, qui a lui-même ôté son autonomie à une autre personne4. Mais c’est indispensable si l’on veut construire une société qui ne serait plus esclave de la violence.
Quelles stratégies mettez-vous en place avec vos patients pour leur permettre de maintenir un semblant d’autonomie et d’intimité dans l’espace carcéral?
Le suivi thérapeutique a pour moi cette fonction-là. Quand les patients sont passés par un procès, ils ont été ‘racontés’ par tout le monde: leur famille, les témoins, parfois jusqu’à l’instituteur de maternelle sont venus parler de qui ils sont. L’entretien psychologique est un des rares endroits où ils peuvent se subjectiver, se raconter eux-mêmes, faire leur propre récit sans que ça soit utilisé à une fin quelconque.
Il est donc vital de proposer un cadre sécurisant. C’est pour ça que je réitère autant la dimension du secret professionnel – ce que je ne ferais pas forcément dans d’autres structures ou lieux de travail. L’autonomie se construit en partie par là.
La notion d’un ‘bon soin’ (good care) comme étant celui qui permet à une personne de recouvrer l’autonomie est centrale dans la construction de meilleurs systèmes de soin.
Comme l’explique la philosophe Christine Leroy dans son entretien au Fifth Wave Institute:
“Les personnes qui éduquent ou sont pourvoyeuses de soin sont parfois trop au-dessus alors qu’il faudrait être en soutien. [...] Aider la personne, est-ce faire les choses à sa place, ou faire en sorte qu’elle fasse les choses elle-même?
[...] Ce n’est pas que la personne n’est pas autonome : c’est qu’on la prive de son désir d’autonomie. La laisser essayer nécessiterait du temps et des ressources dont on manque cruellement. Le soin, ou plutôt ce qu’il en reste dans un contexte d’hyper-rationalisation des coûts et des temps du travail, contribue donc malheureusement souvent plus à la perte d’autonomie qu’à son maintien.”
Pour un exemple concret d’un système qui contribue à la “réautonomisation” (reablement), voir cette étude danoise sur l’évolution du soin à domicile5.
L’autonomie vient aussi du fait de se dégager des injonctions extérieures nées de la rencontre avec le judiciaire, ou de la famille qui demande à ce que la personne travaille sur les faits. Nous, on leur demande: ‘Et vous? Où se situent vos angoisses, vos envies?’. Sans se positionner en experts, sans leur dire qu’on sait ce qui est bon pour eux. Ils ont des ressources, il faut les aider à les trouver. Se découvrir une capacité à réfléchir sur eux-mêmes, ça les aidera aussi à l’extérieur.
Dans le contexte des violences sexuelles en particulier, la psychiatrie est-elle trop mobilisée dans le processus judiciaire, au détriment d’autres cadres explicatifs de l’agir violent?
Il subsiste en effet une difficulté à considérer le contexte patriarcal au-delà du contexte individuel6. Le juge Édouard Durand a dit sur l’inceste, ‘On a libéré la parole, mais on n’a pas encore libéré l’écoute’. C’est vrai de toute la société, sur l’inceste comme sur les violences conjugales: les gens ne sont pas encore prêts à entendre que la violence fait système. Il y a encore beaucoup de travail à faire.
Je me forme en systémique actuellement – discipline qui prend en charge l’environnement, la compétence des familles, la compétence des personnes, et comment les activer, pour parvenir à une prise en charge plus complète.
La systémique parle d’équifinalité: il peut y avoir plusieurs causes pour un même résultat. Cela rejoint la pensée complexe d’Edgar Morin, qui invite à résister à la tendance à simplifier, à catégoriser. Avoir un champ de pratique ne doit pas nous mettre des œillères et nous confiner à une compréhension très linéaire.
Et à la fois, on part toujours du principe que les gens sont responsables de leurs actes. Réfléchir aux raisons pour lesquelles une personne est passée à l’acte n’a jamais pour but d’excuser la violence.
Vous êtes également formatrice pour Solidarité Femmes 21, une association qui soutient les femmes victimes de violences. Que permettent ces formations?
On forme principalement des réseaux VIF (violences intrafamiliales) en Saône-et-Loire et en Côte d’Or. Le but est que sur un même territoire, un ensemble de professionnels – soignants, travailleurs sociaux, avocates, gendarmes, policiers – puissent se rencontrer, échanger, réfléchir ensemble, et se coordonner dans le cadre de la prise en charge.
Ces formations doivent impérativement être pluri-institutionnelles et pluri-professionnelles. La rencontre permet une meilleure compréhension des limites des missions de chacun: en cas de prise en charge défaillante, ça évite de toujours rejeter la faute sur les autres qui auraient mal fait leur travail.
Ma collègue, qui travaille avec les victimes, et moi avec les auteurs amenons une base importante de connaissances théoriques. Ça permet d’aller au-delà d’une conception très manichéenne ‘bonnes victimes, méchants auteurs’, et de constituer un langage commun au sein du réseau d’un même territoire: de quoi parle-t-on quand on parle de violences conjugales? Quels en sont les différents types, les différents fonctionnements?
Enfin, comprendre permet de passer de la réaction à l’intervention. Les violences conjugales produisent un haut niveau réactionnel: on veut que la violence s’arrête le plus vite possible, en partie parce que nous-mêmes, en tant que professionnels, n’en pouvons plus.
Des mécanismes comme le retour des femmes victimes dans leurs foyers violents, par exemple, peuvent être frustrants si on ne les comprend pas. Les intervenants nous disent, ‘on sature’. Donc en formation, on leur explique que ce ne sont pas des allers-retours qui remettent tout à zéro mais des ‘ruptures évolutives’ – à chaque étape, un peu de pouvoir a été gagné, quelque chose a évolué, on peut travailler dessus.
Comprendre permet de travailler avec, plutôt que contre la temporalité unique de chaque personne. La brusquer risque d’aggraver la situation. Les formations permettent de remettre la personne au centre, qu’elle soit maître de sa vie, et de ne pas rejouer la violence qu’elle a connue en lui disant ce qu’elle doit faire.
Y a-t-il une dimension de prévention des féminicides?
Oui, on sensibilise à l’évaluation de la dangerosité. Au-delà de la violence physique observée, le contrôle coercitif et le contexte de séparation sont de gros facteurs de risque. Et on peut être très contrôlant sans être violent physiquement.
On travaille aussi l’anticipation de l’intervention: comment réagir si demain, au sein de mon institution, je suis confronté.e à un risque féminicidaire? Par exemple, si je dépends de l’hôpital, la levée du secret professionnel est très encadrée, alors que d’autres institutions l’abordent différemment.
Pour expliquer le parcours d’un détenu, on pointe souvent des violences non identifiées, des occasions manquées de prise en charge psychologique ou psychiatrique. Est-ce que c’est quelque chose que vous observez en entretien?
Oui, nos patients ont souvent grandi dans un contexte de violences, de négligences. L’enfance et ses difficultés sont très présentes. Ça peut être banalisé: ils disent avoir eu une enfance ‘comme tout le monde’, mais en les écoutant la raconter, on se rend bien compte que ce n’était pas le cas. Et souvent, en effet, ils disent eux-mêmes qu’ils s’en seraient peut-être mieux sortis s’ils avaient pu voir un psy plus tôt.
Mais on a aussi le mauvais filtre: on ne voit que ceux dont les parcours les ont menés en prison. Si on prend par exemple les violences conjugales, 70% des personnes qui grandissent dans un tel contexte ne le reproduisent pas à l’âge adulte. Mais moi, je reçois ceux qui, dans ces 30%, deviennent auteurs; et ma collègue qui travaille avec les victimes reçoit celles qui reproduisent le cycle dans l’autre sens.
Donc il ne faut pas oublier qu’outre ceux pour qui les difficultés perdurent, il y a ceux qui vont bien.
De plus, même si un suivi a lieu en amont, il faut aussi un certain état d’esprit et un certain environnement de vie pour parvenir à faire un vrai travail sur soi-même. Il faut dégager du temps. La prison est évidemment très lourde, mais elle a aussi un côté ‘parexcitateur’: elle isole de l’environnement extérieur. Le travail thérapeutique, qui est plutôt centré en vase clos sur soi-même, peut se faire à ce moment-là.
Je suis certaines personnes à l’extérieur qui sortent de prison, et c’est souvent compliqué de maintenir des échanges constructifs; elles sont prises dans d’autres difficultés. Donc c’est un raccourci que de dire que si une personne avait été prise en charge plus tôt, elle ne serait pas passée à l’acte – parce que même si elle avait bénéficié d’un suivi, elle n’aurait pas forcément pu s’en saisir.
Enfin, on ne peut pas non plus mettre sur un suivi la responsabilité d’un passage à l’acte, ou de son évitement. Un collègue psychiatre rappelait que certaines personnes peuvent faire un grand travail sur eux et récidiver, et d’autres n’en faire aucun mais pour qui la sanction de la prison suffira. Il ne faut pas voir les psys comme la solution à la non-récidive. Quand c’est tout un contexte de vie qui est violent, ce n’est jamais linéaire.
Quelles solutions peut-on mettre en place pour pallier l’irruption du judiciaire dans le soin?
Certains ont avancé la notion de secret partagé. Mais elle n’a aucun sous-bassement légal et risque d’encourager à tout mettre en commun, ce qui est problématique. Je préfère la notion, proposée par André Ciavaldini, de ‘confiance partagée’. L’idée n’est pas de partager des informations, même dans l’intérêt de la personne – il est plutôt nécessaire de mettre des barrières – mais que chacun soit dans sa mission, et qu’on se fasse confiance sans se pointer du doigt.
Souvent, on a peur d’aller vers l’autre parce qu’on a peur de tout mélanger; mais se rencontrer ne veut pas dire partager. On a un métacadre avec lequel on travaille – la loi, notre cadre commun à tous, en tant que professionnels mais aussi en tant que citoyens. Et au sein de ce cadre, on a nos missions particulières.
Ça rejoint ce que je disais par rapport aux formations VIF: plus on se connaît, moins on va pointer l’autre du doigt et penser que c’est de sa faute.
Enfin, une question que je pose à la fin de tous mes entretiens: de qui prenez-vous soin, et qui prend soin de vous?
Je prends soin des oubliés. Des invisibilisés – ils peuvent certes être très médiatisés, mais ce n’est pas vraiment eux qu’on regarde, ce sont plutôt leurs actes. Même au cœur du monde de la prison, je suis très sensible aux non-bruyants, à ceux que l’on n’entend pas. J’ai d’ailleurs travaillé sur le silence des émotions, j’ai cette sensibilité particulière.
D’autre part, mon équipe prend soin de moi. Je ne pourrais pas travailler sans eux. On évolue dans un environnement avec beaucoup de détruit, donc c’est vital d’avoir des poches de soutien. La supervision a notamment un rôle important pour moi, pour pouvoir remettre de la pensée dans le vécu.
Enfin, dans le contexte du soin, on est très exposés à la fatigue de compassion et au trauma vicariant. On doit donc mettre en place des pratiques qui prennent soin de nous: lire des choses légères, passer du temps en famille, se constituer un environnement apaisant. C’est vital d’avoir l’espace de faire ça.
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Et si vous connaissez des soignants, chercheuses, journalistes, élus locaux, ou autres acteur.ices qui travaillent à faire advenir la société du ‘care’, n’hésitez pas à leur partager cet entretien.
Erratum: une première version de l’article, depuis rectifiée, présentait Robert Merle comme un historien alors qu’il était écrivain.
Favre, C. Les soins psychiques en milieu carcéral: de l’importance d’une réflexion éthique. Soins, 2025: n°898, pp. 60-63.
Foucault, M. L’extension sociale de la norme (entretien avec P. Werner). Politique Hebdo 1976 ; (212) : 14–6.
Fonctionnement d’une personne “qui reçoit sa loi du dehors au lieu de la tirer de soi-même”. Dictionnaire de français Larousse en ligne, cité dans C. Favre.
Sur le désamorçage du réflexe punitif, voir Geoffroy de Lagasnerie, Par-delà le principe de répression: Dix leçons sur l’abolitionnisme pénal. 2025, Flammarion (Nouvel Avenir).
Bødker NM, Langstrup H, Christensen U. What constitutes ‘good care’ and ‘good carers’? The normative implications of introducing reablement in Danish home care. Health Soc Care Community. 2019; 27: e871–e878. https://doi.org/10.1111/hsc.12815
Pour une exploration des contributions de la pensée féministe à la prise en charge judiciaire des violences intrafamiliales, voir le rapport “À VIF” remis au Garde des Sceaux en 2025.



