Pourquoi je ne suis plus sage-femme
Mais je continue à me battre pour une naissance juste
Cette semaine, nous partageons un texte de Rebecca Mack, qui écrit la newsletter ‘This Woman’s Work’.
Elle y partage son expérience en tant que sage-femme au sein du système de santé britannique, et les failles qui l’ont finalement amenée à chercher une autre manière de prendre soin des femmes.
Cet essai résonne fortement avec la vision que nous portons d’un monde différent, centré sur le ‘care’. Il paraît également adapté au regard du fait que le taux d’accouchements par césarienne vient de dépasser celui par voie basse – symptôme d’un système malade.
Il illustre deux de nos convictions profondes : nos systèmes vont mal, mais ils peuvent être réparés. « Il faut tout déplanter et semer de nouvelles graines », comme le dit Rebecca, en maïeutique comme dans toutes les autres sphères où l’on prend soin les uns des autres.
J’ai décidé assez tard de devenir sage-femme. J’avais vingt-sept ans, je gagnais £25K par an en tant qu’assistante pour un groupe de dirigeants d’entreprise. Salle de sport gratuite, bureaux agréables, manager sympa. Ça ne me suffisait pas. J’avais une vocation. C’est peut-être un truc de petite dernière ou d’éducation catholique, je ne sais pas – mais je voulais aider les gens.
Le métier de sage-femme semblait idéal: centré sur les femmes, essentiel à la société, et rempli de bébés à câliner. Pendant ma formation, j’ai effectué un stage de deux semaines en unité de soins pour nouveau-nés prématurés, où mon rôle consistait à rester assise, un bébé blotti contre ma poitrine en peau-à-peau. Ils ont presque dû m’escorter hors de l’unité à la fin du stage. J’étais bien.
Dès mon entretien à l’université, j’ai su que c’était ma voie. Peu après notre échange, j’ai été rappelée dans le bureau de l’enseignante en maïeutique qui venait de me recevoir. Elle était assise à son bureau, pieds nus, se balançant sur sa chaise, discutant avec animation avec une collègue lovée sur le canapé. « Je suis chez moi », me suis-je dit. « Je veux rester dans ce monde pour toujours. »
La formation a duré trois ans et fut éprouvante dès le départ. On passait la moitié de la semaine en stage et l’autre moitié en cours. Pas de longues vacances comme les autres étudiants, et si on manquait une journée, même pour cause de maladie, il fallait rattraper les heures sur notre temps libre – on passait donc la plupart de nos “congés” à travailler. Nous touchions une bourse modeste (insuffisante pour vivre), depuis supprimée. La vraie rémunération, c’était la satisfaction d’apprendre et de pratiquer un métier qu’on aimait.
Et je l’aimais, ce métier. Combien de fois suis-je rentrée chez moi marchant sur un nuage, repensant à ce nouveau-né miraculeusement déposé entre mes mains ? Mais avec le temps, je n’ai pas vu – ou refusé de voir – les signaux d’alerte qui commençaient à clignoter.
Les maternités étaient en sous-effectif chronique. Dès la deuxième année, nous étions mobilisées comme personnel plutôt qu’étudiantes sur des accouchement à bas risque. Faire une pause pendant un service de huit ou douze heures était un luxe. Sprinter aux toilettes entre deux patientes et avoir pour tout dîner les chocolats laissés en remerciement à l’accueil était la norme.
On ne finissait jamais à l’heure, faute de relève. La peur des poursuites judiciaires planait constamment sur nos actes, et notre pratique était souvent plus défensive que proactive. L’obligation constante de documentation interrompait le flux naturel de la rencontre et du soin.
En tant qu’étudiants, nous étions protégés, dans une certaine mesure, des aspects négatifs du métier. Des mentors bienveillantes insistaient pour que nous prenions une pause ou nous encourageaient à rentrer avant que nos jambes ne flanchent. Non diplômés, nous étions à l’abri de la menace de perdre notre certification, et nous pouvions prendre le temps de nouer des liens avec les femmes et leurs familles, plutôt que de consigner chacun de nos gestes. Hélas, nous ne resterions pas étudiants éternellement.
Avec l’euphorie de l’obtention du diplôme est venue la terrifiante disparition de ce bouclier protecteur. Prendre soin des femmes et de leurs familles était toujours mon plus grand bonheur: mais l’angoisse quant à leur sécurité, et quant à ma propre santé, devint mon plus grand fardeau.
C’est le système lui-même qui m’usa, plutôt les personnes que je soignais. Le manque de personnel, les maternités surchargées, l’équilibrisme permanent entre des vies en jeu. J’étais en état d’alerte permanent. Je quittais souvent mon unité épuisée, le dos brisé, la vessie prête à exploser, et l’esprit chaque soir un peu plus fracturé.
L’imprévisibilité de chaque garde me terrifiait. Je me souviens d’une nuit où j’ai dû m’occuper de patientes dans trois unités différentes, sans cesse obligée de courir de l’une à l’autre. Après quatorze heures sans pause, j’ai émergé de la salle de naissance, un nouveau-né entre les mains, suppliant de rentrer auprès de mes propres enfants.
À peine franchie la porte de chez moi, j’étais de nouveau au téléphone. « Est-ce que le bébé du lit 3 a tété ? », « Quelqu’un peut vérifier le monito de la patiente du lit 6 ? » Mon mari m’a enlevé mes chaussures, j’ai bu une tasse de thé tant attendue, puis une autre, puis encore une autre. J’aurais aimé passer cette nuit à prodiguer des soins réellement apaisants à toutes ces familles. À la place, je suffoquais, essayant désespérément de maintenir tout le monde en sécurité. Trop de femmes, trop de bébés, pas assez de personnel.
Le coût professionnel de ces « soins au rabais » était une source constante de frustration et de colère. L’insatisfaction au travail ronge le moral. J’ai un ami décorateur. L’an dernier, il a peint mon salon. Perfectionniste, il s’enorgueillit de ses finitions lisses et de ses lignes droites. Il me donne des conseils avisés quand je m’emballe sur des couleurs qui jurent, et il laisse chaque maison qu’il peint plus agréable à vivre. Chaque chantier terminé le motive pour le suivant. Il est fier de montrer son travail à ses clients.
Imaginez s’il était sage-femme. “J’ai mis un coup de peinture sur les murs – si vous plissez les yeux, on ne voit pas trop les traits bancals ; désolé, je n’ai pas eu le temps de faire les plinthes, vous pourrez les cacher avec les meubles ; je n’ai pas fait le plafond, mais ce n’est pas si grave, essayez de ne pas lever les yeux. Au fait, je dois y aller, je ne vous l’ai pas dit, mais je décore deux autres maisons en même temps, et je ne les ai pas finies non plus. »
Ce serait démoralisant, humiliant, triste. Pas pour ça qu’il s’est formé.
Lors de ma toute dernière garde, j’ai accompagné une mère en détresse qui a accouché d’un bébé de vingt semaines, tant désiré, dans les toilettes de l’accueil de la maternité. Cette mère désespérée attendait un lit. Il n’y en avait pas. Il était 3 heures du matin. Dix ans après cet entretien qui m’avait inspirée, sept ans après l’obtention de mon diplôme, j’ai dit stop.
Je n’étais pas la seule. Environ un tiers de ma promotion de trente étudiants avait déjà quitté la profession quand j’ai raccroché mon stéthoscope. Certains sont restés dans le système de santé (comme moi). D’autres n’ont pas pu s’éloigner assez vite et se sont reconvertis dans des métiers aussi variés que la gestion immobilière ou la pâtisserie.
La solution semble simple : embaucher plus de sages-femmes. Mais comme moi, tant d’anciennes ne reviendraient pour rien au monde, et tant de jeunes diplômées ne restent pas. Transformer la profession va bien au-delà d’un simple renforcement des effectifs. Il faut tout déplanter et semer de nouvelles graines, de nouveaux champs, qui respecteraient vraiment les femmes.
Je vous le demande, le métier serait-il dans un tel état si les hommes accouchaient ? Je n’imagine pas un instant qu’on attende d’eux qu’ils tolèrent un système aux failles aussi graves et si évidentes.
La façon dont nous traitons les femmes enceintes, en travail et en post-partum est une tragique illustration de la manière dont la société traite trop souvent les femmes, et les mères en particulier. Citoyennes de seconde zone, jetables, priées de se taire et de supporter, réceptacles des caprices masculins, indignes de soins. Que les femmes et leurs corps comptent peu n’est nulle part plus flagrant que dans les maternités du monde entier.
Mon histoire d’amour avec la maïeutique ne prendra jamais fin. Je ne peux plus retourner dans le stress d’une garde, mais je ne peux pas non plus tourner définitivement le dos à ce métier. Ma passion pour le soin aux femmes est toujours aussi inébranlable et nécessaire, si ce n’est plus. Mais un changement de fond est indispensable, et ma plume est aujourd’hui plus puissante que mon stéthoscope.
Alors me voilà, pieds nus, me balançant sur ma chaise, discutant avec animation avec celles et ceux qui me lisent. J’écris sur la naissance, la misogynie, la santé mentale, et bien d’autres sujets. Je défends les femmes, les mères, les familles. Je n’ai jamais voulu quitter le métier de sage-femme ; il est ma maison. Je ne peux plus mettre au monde de bébés, mais je travaille à faire naître la vérité sur le traitement réservé aux femmes et aux mères.
Rebecca Mack — Traduit et édité par Mélina Magdelénat.
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Merci pour ce tres beau texte. Quand j ai decouvert le metier de sage femme pendant ma grossesse je me suis dit que c etait un des plus beaux metiers du monde et avec mon conjoint on etait d accord pour se dire que les sages femmes sont des tresors. Mais la realité de leurs conditions d exercice a l hopital, que certaines nous ont partagé, sont si dures que la plupart d entre elles evitent les salles d accouchement et preferent le liberal. Si triste et symptomatique. On y perd tous tellement. Merci d en parler